Insolite - déjeuner fraternel

Publié le par gribou.over-blog.com

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Je tenais tout près de moi le paquet que j'avais précieusement préparé pour lui. Nos déjeuners annuels sont toujours aussi redoutés, j'avais pourtant un beau cadeau à lui présenter : je suis publiée, enfin, et je lui apporte l'un des 5 exemplaires accordés par mon éditeur.


 Tout est milimétré pour que l'évènement se passe au mieux. Le choix du restaurant est donc toujours décisif, abordable mais festif, assez près de son travail, assez copieux sans être roboratif à outrance. Le plaisir de m'appliquer dans les détails habituellement laisse place à l'anticipation de négligences redoutables de sa part. Comment lui extrorquer un sourire, sera-t-il heureux de me voir ? Je fais des éconocroques pour être en mesure de l'inviter et avance l'argument pour le corrompre afin qu'il accepte mon invitation à déjeuner.


Le Livingston est une adresse qui me délivre de nombreux doutes parce que c'est tout près de son travail et que le décor étrange me soulage. Surprise de mauvais augure, ce thaï réputé a laissé place à un steak house, à cause de la politique d'immigration qui n'a pas permis aux cuisiniers de renouveler leurs papiers pour rester travailler en France...

 

 

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Avant

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Maintenant

 

Le pouls scande mon émotion sur mes tempes, j'entends le rythme de mon angoisse grandissante. Je suis un peu moite sous ma peau poudrée. J'ai mis du khôl et un trait d'eye-liner, je suis rarement aussi maquillée mais je me sens camouflée.

Mon frère arrive. Costard pas crédible, regard familier : je le reconnais, j'ai le même.

Je m'installe et l'écoute redouter les blancs. Il comble, m'explique des grands projets bien étranges pour mon monde à moi : l'envie de partir vivre dans une yourte au fin fond de la bretagne en attendant les travaux d'une maison en ruine qui a certes l'eau mais pas de chauffage et un toit inexistant.

Je tends mon livre, fébrile et attendant un sourire complice ou un "bravo petite soeur". Je réceptionne un : "c'est pas mal, je le lirais peut-être". J'arrive à trouver le résultat satisfaisant. Le repas s'achève déjà, mes genoux avaient hâte n'en pouvant plus de tanguer sous la table. Je rappelle ma proposition de payer la note, il lance qu'il m'invite en raison de ma "pauvreté". Je lui annonce que nous allons nous battre ! Il tend sa carte bleue, se retourne et me dit : "tu ne t'es pas beaucoup battue". Je reste stoïque. A-t-il vraiment dit un truc aussi bête ? A-t-il vraiment aussi peu d'égard pour ma sensibilité, est-ce que je mérite ce manque de précaution ? Il part comme il est venu, d'un coup. Je reste coincée sur cette dernière phrase que je mouline et dissèque à nouveau dans mon petit cerveau. Le temps du trajet à pieds jusqu'à retrouver la protection de mon chez moi ne suffit pas à me calmer. Je repense et pèse chaque mot de notre discussion que je me récapitule dans l'ordre puis plus du tout et complétèment mélangée. Il est maladroit quand il est nerveux. Je me le répète comme un mantra jusqu'à ce que je ne lui en veuille plus. Il ne fait pas exprès, je le sais. Et puis d'ici un an, je vais oublier pour retrouver l'envie de le revoir la prochaine fois.


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