Un déjeuner à la campagne pour des retrouvailles

Publié le par gribou.over-blog.com

 

Les histoires de famille, c'est bien pire en réalité que dans les films. 

Je suis la plus petite d'une fratrie de trois enfants, arrivée 15 ans après mon grand frère et 16 ans après ma grande soeur. Mes parents ont divorcé peu de temps après ma naissance (quelle drôle d'idée de faire un enfant tandis que l'on parle de se séparer depuis plusieurs années ?). Mon père était absent, relou, contrarié, grognon mais depuis sa disparition, il me manque. Il avait des yeux gris verts, une grande barbe et des cheveux bouclés. Il s'était fait opéré de la cataracte, alors le soir, cet oeil là faisait des reflets comme ceux des chats dans la nuit.

Il aimait beaucoup les femmes, et quand j'allais lui rendre visite en bretagne chaque été, ce n'était jamais la même que je trouvais dans la maison. Avec étrangement, une forte proportion de Christine, j'en dénombre cinq différentes de mémoire. Je l'aimais bien la vieille maison, elle n'était jamais fermée, alors on pouvait débarquer un peu comme on le voulait, sans trop prévenir. Ma grande soeur et moi lui faisions souvent la surprise de venir à la fête des pères ou pour son anniversaire. Je me souviens de sa tête un jour où il était rentré et qu'il restait dubitatif devant la porte parce que nous l'avions repeinte ainsi que les volets en bleu marine (ils en avaient besoin) et qu'il ne comprenait pas du tout comment ses volets s'étaient peints tous seuls. 

Quand j'avais 19ans, mon téléphone a sonné un matin, et sur le répondeur, ma belle-mère m'annonçait que mon père avait une hémorragie importante à l'estomac qui avait nécessitée une transfusion de près de quatre litres de sang. Qu'il était à l'hôpital depuis une semaine mais que maintenant ça allait bien. J'ai grogné de comprendre que l'idée de me prévenir avant ne l'avait pas atteinte. Evidemment, quand j'ai rappelé, personne n'a décroché. J'ai donc contacté tous les hôpitaux de la région, jusqu'à trouver celui où se trouvait mon père. Un coup de fil à ma soeur, un autre à mon frère, et le soir même, nous étions réunis autour de lui pour l'entendre nous dire droit dans les yeux qu'il avait un cancer de l'oesophage, incurable. Mon frère lui a dit au revoir, trop de conflits non résolus lui ont fait prendre la tangente (rétrospectivement, je constate que la solution empruntée ne lui a pas réussi). Ma soeur à l'inverse était prête à tout le dévouement nécessaire pour être présente.

Pour moi, ça n'a pas été spontané. Il n'avait jamais vraiment été là pour moi. C'était un papa pas très fiable, qui oubliait les anniversaires et qui était très absent de ma vie. L'urgence a imposé de choisir vite ma position, et puisque les statistiques étaient cruellement claires sur le temps qui lui restait, il était évident finalement de devoir maintenant en profiter.

J'ai tout de suite pensé que c'était une chance. Il aurait pu mourir de cette hémorragie ou d'une autre forme de mort subite qui ne laissent pas de préavis. J'avais un sursis à mettre au profit de tout ce temps que nous avions à rattraper. Mon père nous a expliqué ne pas vouloir en parler avec sa nana, et nous a expressement demandé de ne pas employer le champ lexical des tumeurs devant elle. Avec le cancer est arrivée l'envie pressante de faire construire une maison. Elle a poussé à mesure de la progression de la tumeur. Ca en était terminé de l'autre aux volets bleus et à la porte toujours ouverte.

Alors tout s'est organisé, les aller-retours en TGV dans la journée pour visiter tous les hopitaux de la région en fonction de ses hospitalisations. A chaque fois, un coup de fil d'un médecin, et hop, la brosse à dent déjà dans mon sac, je me rendais à la gare Montparnasse pour attraper le premier train sans savoir où j'allais dormir le soir même. Ah, si les iphones avaient alors existés, ça m'aurait bien arrangé pour improviser.

Et puis, la seule fois où ma soeur n'est venue qu'après moi dans le train suivant parce qu'elle avait manqué le précédent, je suis arrivée à Landerneau un soir de février tout gris et en rentrant dans sa chambre d'hopital, j'ai su que c'était la dernière fois que je le verrais. Virée à la fin des heures de visite une demi-heure après mon arrivée, je suis allée à la gare, attrapée ma soeur, en cherchant durant tout le trajet comment j'allais formuler cette impression. Je me souviens de cette angoisse beaucoup mieux que de la manière dont j'ai évoqué le sujet. Nous avons dormi chez l'habitant, une petite dame gentille qui collectionnait les canards en gré émaillé dans son escalier. Les croissants surgelés décongelés au micro-onde du petit déj étaient aussi tristes que nous.

J'ai passé une sublime journée ce jour là, plein de poésie et de soleil. Notre belle-mère est arrivée, et nous a expliqué avoir emmené notre père chez l'osteopathe quelques jours avant pour le soulager de ses articulations douloureuses. Nous, nous savions qu'il était métastasé, les nodules provoquaient la douleur des articulations. J'ai été prise de frisson à l'idée pathétique que mon père n'ait rien osé dire devant elle alors qu'il se savait condamné et que tout se folklore était bien dérisoire. Dans ses poches, elle avait également apporté à mon père la morphine qu'il lui restait à la maison. Mon père avait l'idée charmante et illusoire que s'il ne demandait plus de morphine, les medecins penseraient qu'il allait mieux et le laisseraient rentrer chez lui. Il se permettait des auto-prescriptions en réajustant avec ses stocks maison. J'ai appelé mes oncles, qui ont toujours été très proches de mon père, pour les tenir au courant comme je l'ai souvent fait durant la maladie, pour qu'ils rappliquent. Nous nous sommes dit au revoir, et je savais que c'était la dernière fois. C'était trois jours avant sa mort.

Mes oncles l'ont veillé toute une nuit, devant une brusque chute de son état. Mutique trois minutes, je me suis ensuite précipité sur mon téléphone pour appeler le chef des internes, et j'ai balancé mon père sur son automédication, culpabilisant de l'avoir laisser souffrir inutilement le temps de ma réflexion. J'ai deviné qu'il était venu à bout de ses stocks, j'ai fulminé contre l'inconscience de ma belle-mère, mais je n'ai parlé que du manque présumé dû au décalage entre ses prescriptions et ses prises réelles jusque là. Ils ont réajusté les doses, et mon père a moins souffert sans savoir pourquoi. Le lendemain, mes oncles ont fait l'ensemble des démarches pour que ma belle-mère et mon père se marient. Ca, je l'ai su après que ce soit fait, j'ai amérement regrété de ne pas être restée et d'avoir préféré ne pas passer les derniers instants de mon père en le tenant d'une main, face à ma belle-mère qui aurai tenue l'autre.

Le lendemain, l'infirmière m'a appelé pour me dire qu'il était en "grande detresse respiratoire", je lui ai demandé s'il allait tenir jusqu'à mon arrivée si je sautais dans le premier TGV, elle a répondu que non. Je l'ai alors chargée de lacher le téléphone et d'aller souffler à l'oreille de mon père combien nous l'aimions. Une demi-heure après, c'était terminé.

Les obsèques ont eu lieu trois jours après. J'ai pris le premier train du matin, vers 5h, je ne m'étais pas encore couchée. Et là, il s'est mis à neiger, le train a pris beaucoup de retard en restant bloqué. J'ai loupé la levée de corps. Je ne suis pas supersticieuse, mais j'ai compris que c'était mieux de m'être épargnée ça. Ma grande soeur m'a expliqué que le corps avait été préparé, mais qu'ils avaient trop coupé les anglaises de notre papa et que sa barbe aussi était bien trop courte. Et que l'un de ses yeux n'étaient pas tout à fait fermé. J'étais obsédée par ce détail, en me l'imaginant depuis mon TGV qui ne voulait plus avancer.

Avec mes immenses bottes, j'ai filé mes collants. Arrivée à Brest, je n'ai eu comme seul objectif que d'en acheter une nouvelle paire. Mon père aimait les jolies femmes, je voulais être tout à fait apprétée pour ce dernier au revoir. Ma soeur m'a attrapée en voiture. Je suis restée scotchée sur la signalisation d'un rond point de la ville proposant à gauche : la dechetterie, et à droite : le crématorium. Depuis, j'en ai fait part à la municipalité et il semble qu'ils ont fait en sorte de changer cette absurdité pour le moins maladroite.

Je crois, que mon père n'aurait pas du tout aimé que nous soyons fachés avec la moitié de notre famille, surtout pas avec ses frères. Pour les quarante ans de ma soeur, je me suis rendue en bretagne pour obtenir de ma belle-mère un objet en particulier, beaucoup réclamé, que je lui ai ensuite offert pour son plus grand bonheur. Mes oncles étaient là. Toute petite face à trois grands barbus, je leur ai expliqué mon point de vue. Sanglotant, et buvant du wisky pour arriver au bout de mes phrases. Ils ont beaucoup de respect pour le courage qui m'a été nécessaire pour cette confrontation. Je les ai recroisés au deuxième épisode des obsèques de mon père. J'ai dû négocier avec ma belle-mère pour que les cendres soient dispersées, quatre ans plus tard. Ma soeur et mon frère, très en colère d'avoir été écartés du mariage et de ne pas avoir été soutenus, ne sont pas venus. Ma mère non plus. Mon ancien amoureux - qui avait tout loupé en étant en vacances en thaïlande lors du décès - procédait à des rattrapages en m'accompagnant. Hold-up parfait, il m'avait prévenu la veille qu'il avait pris des billets en voyant les miens trainer sur le bureau dans ma chambre. Après l'avoir sermonné sur le caractère inapproprié de sa proposition, sans y croire, j'ai accepté, soulagée d'être près de lui. Tout s'est passé en accéléré : distance des oncles, ma belle-mère a ouvert la boîte comme s'il s'agissait d'un pot de farine sans préavis, sans un mot, sans l'idée de me proposer d'y participer.

Quatre ans déjà. J'en aurai bien pris un peu plus, le temps d'y goûter et que ça me plaise. Même si c'est toujours trop tôt, perdre son père à 21ans fait s'égarer une portion considérable d'inconscience .

Malgré tout ce temps, la succession n'a pas bougé. Mon frère et ma soeur ont décidé de renoncer à leur part d'héritage, je suis donc seule mais ça ne change pas grand chose.

J'ai décidé qu'il était temps, et je me suis rendue chez l'un de mes oncles, pour discuter et faire en sorte que ça se débloque. Mon oncle a reconnu ne pas avoir peut-être fait ce qu'il fallait. Il faut dire que depuis, ma belle-mère a refait sa vie, dans la maison dont elle maintenant propriétaire. Hum... Facebook, m'a présenté sans que je ne lui demande, la figure de ma belle-mère accompagnée de son nouveau compagnon devant la maison de mon père... 

 

Moi qui ne bois jamais de café, ce jour là, ça m'a fait du bien.

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J'avais un peu peur. Mais, je trouvais important d'impliquer celui avec qui je partage aujourd'hui ma vie dans les épisodes de mon existence qu'il a pu manquer. Mon oncle n'a pas bougé d'un poil et sa maison non plus. Les mésanges jouaient juste devant la véranda dans laquelle avait été préparé un charmant déjeuner. La lumière illuminait la frondaison dans le grand jardin.

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J'ai retrouvé le piano de ma grand-mère, dont les touches en ivoire et en ébène sont immuables.

 

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Même si je n'aime pas particulièrement les chiens, je suis tombée sous le charme de celui qui est devenu le compagnon de mon tonton.

J'ai retrouvé mes racines et me suis sentie légitimement à ma place sans plus besoin de la défendre. Même si mes petites mains tremblaient, j'étais heureuse d'être là. Je crois que nous programmerons bientôt un autre déjeuner.

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S. 05/11/2010 14:32


je ne laisse jamais de commentaire sur les blogs que je visite, ou je les écris et je les effaces, on verra si j'appuie sur publier pour celui-ci, parce que je les trouve toujours sans intérêt,
mais cet article fait terriblement écho à certaines choses de ma vie et il faut du courage pour affronter sa famille et du courage pour rendre cela publique. Bon ça ne rend pas mon commentaire plus
intéressant mais ça me touche c'est ce que je voulais dire. Merci


gribou.over-blog.com 05/11/2010 15:28



 Je crois que c'est mon tour de ne plus trop savoir comment répondre. 


J'ai écrit et effacé quelques lignes. Je vais très simplement te remercier d'avoir fait une exception à tes non-commentaires pour moi.


Bonne après-midi.
Marianne